Une vraie manière de regarder les fausses nouvelles

Durant la pandémie de Covid-19, le virus SARS-CoV2 s’est propagé, mais pas seulement : les fake news se sont aussi répandues sur toute la planète. Si celles-ci existaient déjà auparavant, cette situation de crise inédite a créé le terrain pour une véritable explosion des fake news. Anuragini Shirish, chercheuse à Institut Mines Télécom Business School, explique les facteurs qui ont joué un rôle dans cette tendance et comment limiter cela à l’avenir.

Pourquoi la pandémie a favorisé l’apparition des fake news ?

Anuragini Shirish : À l’échelle des individus, la peur et l’incertitude sont les facteurs psychologiques qui ont joué un rôle important. Les personnes ont eu peur pour leurs vies, leurs familles, leurs emplois et leurs ressources, et le futur à l’égard de la société en général est devenu soudainement très incertain. Afin de réagir à cela, les personnes cherchent à comprendre ce qu’il va se passer afin de se rassurer, tant d’un point de vue médical que d’un point de vue économique. Pour cela, elles vont rechercher des informations, quel que soit leur niveau de véracité.

Comment les individus trouvent-ils des repères dans une situation imprévisible ?

AS : Les principaux repères sont les ressources institutionnelles. Une des ressources importantes est la liberté des médias. Dans des pays comme l’Inde, les médias sont achetés par les politiciens et la population a tendance à ne pas leur faire confiance. En revanche, les médias des pays nordiques se concentrent à être les plus objectifs possible, et la population est éduquée à adhérer à l’objectivité. Lorsque la confiance envers les médias est faible, ce qui est le cas en France, les individus vont avoir tendance à chercher des sources d’information alternatives. La liberté des médias est donc une ressource institutionnelle : si la population fait confiance dans la force et l’impartialité de ses médias, elle aura tendance à réduire ses niveaux de peurs et d’incertitudes.

Une autre ressource importante est la structure économique du gouvernement. Si les individus pensent que le gouvernement sera capable de maintenir la sécurité de l’emploi et/ou leurs sources de revenus au cours de la pandémie, y compris pendant les périodes de confinement, alors cela permettra également de réduire leurs peurs et leurs incertitudes. Dans les pays comme le Brésil, l’Inde et les États-Unis, cela n’a pas été le cas.

Il y a enfin la liberté d’expression politique, qui permet aux individus d’avoir l’occasion de s’exprimer publiquement et de faire part de leurs doutes. Mais dans ce cas, cela a plutôt tendance à favoriser l’apparition de fake news. C’est un des résultats d’une étude que nous avons menée avec Shirish Srivastava et Shalini Chandra, de HEC Paris et de la SP Jain School of Global Management.

En quoi le manque de confiance envers les institutions peut favoriser l’émergence et la diffusion des fake news ?

AS : Lorsque les personnes ont confiance envers les institutions, elles ont moins tendance à aller chercher des informations dans des sources alternatives. En revanche, lorsque la confiance envers les institutions est trop faible, alors les personnes ont tendance à réagir en allant chercher tous types d’informations sur internet.

Pourquoi et comment les fake news se diffusent-t-elles autant ?

AS : Afin de valider les informations qu’ils obtiennent, les individus ont tendance à les partager avec des connaissances et des proches afin d’avoir des retours sur la validité des informations. De plus, à cause de leurs biais cognitifs, les personnes ont tendance à consommer et partager les idées et les croyances qu’elles aiment, même lorsqu’elles savent que ces informations sont peut-être fausses. Les fake news comportent en général beaucoup plus d’approches émotionnelles, entrainent plus d’émotions fortes comme la colère, la peur, la tristesse, ce qui leur permet aussi de se répandre plus facilement que des informations présentées de manière plus rationnelle.

Chaque pays a ses propres caractéristiques d’apparition et de diffusion des fake news, ce qui explique aussi pourquoi la compréhension des ressources institutionnelles est pertinente pour identifier les facteurs qui sont à l’œuvre. L’apparition des fake news et leur diffusion sont très variables entre les pays : les habitants d’un pays se préoccupent bien plus de ce qu’il se passe dans leur propre pays. Les fake news sont donc très dépendantes du contexte.

Où se trouvent la plupart des fake news ?

AS : La plupart des fake news se trouvent sur les réseaux sociaux. C’est là que leur diffusion y est la plus rapide car elles sont extrêmement faciles à partager. Les algorithmes des réseaux sociaux vont aussi présenter les informations que les personnes apprécient le plus, augmentant par conséquent leurs biais cognitifs et leur envie de partager ces informations. Aussi, les réseaux sociaux sont les premiers médias consommés par les individus, de par leur facilité d’accès avec des téléphones mobiles, dans de nombreuses régions de la planète.

Qui génère les fake news ?

AS : Il est difficile de savoir les motivations profondes de chaque lanceur de fake news, car en général ils ne s’en vantent pas ! Certains peuvent faire cela pour des raisons économiques, en générant du « clic » et des revenus qui peuvent y être associés. Près de la moitié des fake news sont générées pour des raisons politiques, afin de déstabiliser des partis opposés. Celles-ci proviennent d’ailleurs parfois directement des partis politiques. Les situations incertaines comme les pandémies polarisent les individus dans les sociétés, ce qui favorise ce processus. Enfin, certains individus peuvent simplement vouloir générer de la confusion générale.

Comment chaque individu peut-il participer à limiter la diffusion des fake news ?

AS : Lorsque nous n’avons pas la certitude de la validité de l’information, il ne faut pas agir dessus, ne pas la partager avec d’autres avant d’avoir plus de connaissance dessus. C’est une tendance humaine d’essayer de vérifier la pertinence d’une information en la partageant, mais cela est une mauvaise stratégie à plus grande échelle.

Comment savoir qu’une information est potentiellement fausse ?

AS : Premièrement, il faut développer un esprit critique et ne pas accepter tout ce que l’on voit. Il faut être critique avec la source ou le site internet qui a posté cette information, et se demander pourquoi. Cet esprit critique est d’ailleurs particulièrement présent dans des pays comme la Finlande ou les Pays-Bas, car les lycéens et les étudiants y sont entrainés, notamment avec des cours sur l’étude des médias. Mais dans les pays où l’esprit critique est moins entrainé et la confiance envers les médias est faible, la critique s’applique paradoxalement beaucoup plus sur l’information qui provient de la presse institutionnelle que de celle qui provient des réseaux sociaux. Afin de vérifier les sources, il est possible d’utiliser certains outils comme Disinformation Index ou Factcheck.org qui permettent de contrôler si l’information est authentique ou non.

Les fake news sont-elles dangereuses ?

AS : Cela dépend desquelles. Durant la pandémie, certaines fake news divertissantes se sont propagées, car même si elles n’aidaient pas à solutionner leurs problèmes, elles ont diverti les individus qui en avaient besoin. Il y a eu par exemple un tweet paru en mars 2020 qui a indiqué qu’un groupe d’éléphants, dans la province de Yunnan en Chine, ont bu du vin de maïs et se sont endormis parce qu’alcoolisés, en pleine recommandation sur la distanciation sociale. Ce tweet a été relayé 264 700 fois, a eu 915 500 likes et 5 000 commentaires. Ce tweet a été « debunké » (démenti) par la suite dans un article paru dans National Geographic. Ces fake news n’ont pas de conséquences néfastes en particulier.

En revanche, d’autres fausses actualités ont eu des conséquences bien plus graves. Premièrement, les fake news politiques vont généralement réduire la confiance envers les ressources institutionnelles. Elles n’offrent pas de solutions et génèrent plus de confusion. Cela va donc, paradoxalement, augmenter la peur et l’incertitude chez les individus et favoriser la diffusion de nouvelles fake news, ce qui constitue un véritable cercle vicieux ! En réduisant la confiance institutionnelle, les programmes gouvernementaux vont avoir moins d’impact, ce qui va aussi avoir des répercussions économiques. Durant la pandémie, cela a eu beaucoup d’impacts sur la santé. Non seulement parce que les campagnes de vaccination ont eu moins d’effet, mais aussi parce que certaines personnes ont pratiqué de l’automédication à cause de fake news et en sont mortes. La santé mentale des individus a aussi été affectée par l’exposition prolongée à l’incertitude, conduisant parfois à des maladies mentales, voire des suicides. C’est aussi pour cela qu’est apparu le terme d’infodémie.

Les réseaux sociaux cherchent-t-ils à lutter contre la propagation des fake news ?

AS : Au cours de la pandémie, la régulation du contenu par les plateformes s’est vue augmentée, notamment grâce à des injonctions de l’ONU et la mise en place progressive du Digital Service Act. Par exemple, Twitter, Facebook et Instagram tentent de mettre en place des outils qui permettent d’indiquer à leurs utilisateurs quelles informations risquent d’être inauthentiques. Les plateformes n’étaient pas préparées à ce type de régulations, et elles tiraient beaucoup de revenus de la grande quantité d’informations, vraies ou fausses, qui se diffusaient. C’est en train de changer, espérons que cela se maintienne dans le temps !

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Quels sont les niveaux de contrôle institutionnels des fake news ?

AS : Le contrôle de l’information doit s’effectuer à travers différentes approches car cela touche à beaucoup d’aspects de la société. Le gouvernement peut notamment augmenter sa présence dans les médias et les réseaux sociaux, et améliorer la sécurité d’internet. Pour cela il y a deux manières de le faire : par la loi en sanctionnant les auteurs des fake news, mais aussi en augmentant la conscience collective et en mettant à disposition des programmes pour entrainer les gens à vérifier l’information. Ce dernier aspect est d’ailleurs important à mettre en place en amont, afin d’anticiper d’éventuelles prochaines crises et garder un suivi de la conscience collective. En revanche, il ne s’agit pas de contrôler la liberté les médias, bien au contraire, car cela permet non seulement d’augmenter la contribution des médias indépendants, mais aussi de montrer aux citoyens que le gouvernement se veut impartial.

Comment améliorer le rapport des gens à l’information et aux institutions en général ?

AS : Le comportement des individus est difficile à changer dans le temps : les nouvelles règlementations finissent pas être transgressées lorsque les personnes n’y trouvent pas de sens. Il faut donc aussi aider les citoyens à trouver de la valeur dans les règles de société mises en place par le gouvernement.

Par Antonin Counillon

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